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Nouvelles

Vingt ans déjà et les appels au meurtre n’en finissent pas. «Alors qu’il était plus candide que la poésie qui tremblait sur ses lèvres», comme disait de lui Djamel Amrani, le grain de sa voix grave hante encore nos mémoires. Quand le 13 février 1995, sept balles assassines sorties d’une kalachnikov sont tirées d’un trait sur la poitrine de Azeddine Medjoubi et sur sa vie, ses dernières paroles ont été : «Wach dartlkoum ya khaouti ?» (Que vous ai-je donc fait mes frères ?).

El Mejdoub, 20 ans déjà…

TAHAR AREZKI

12 FÉVRIER 2015 À 10 H 00 MIN

Dernières paroles d’humanité jusqu’au dernier souffle. Son humanisme, sa générosité, son humilité, il les puisait dans les enseignements du grand maître soufi Sidi El Djoudi, de Hammam Guergour, dont il est le descendant. Son enfance était pétrie de cet islam, de l’amour ardent et de la lumière. La voix grave de Azeddine résonne encore dans ma tête. Elle a porté à travers les ondes de la radio les mots tocsins de la poésie de tous les combats.

Avec Djamel Amrani, Samir Bencherifa et d’autres, la poésie en offrande était donnée à qui voulait l’entendre ! La poésie portée par son souffle l’a conduit, comme une fatalité, vers les planches du théâtre. Il y a trouvé le lieu de sa quête, de son accomplissement. Eschyle, Brecht, Gorki, Alloula, Rouiched, Gogol, et beaucoup d’autres textes du répertoire universel l’ont habité pendant des années. Scène nue, il remplissait l’espace scénique et lui donnait de la chair par sa présence, par son dedans.

Oran, Alger, Batna, Béjaïa, Azeddine Medjoubi, ce troubadour posait les tréteaux du théâtre sur sa terre natale. Il respirait le pays profond. Il était obsédé par l’idée que l’artiste avait une fonction sociale et les personnages qu’il incarnait, les textes qu’il mettait en scène en sont la preuve. Le succès populaire de Hafila Tassir avait scellé entre lui et les Algériens une complicité extraordinaire.

Son public, c’était aussi «les mendiants et orgueilleux» de La Casbah, d’El Hamri, de Tkout et de Béjaïa, autre ville d’adoption dans laquelle il a réalisé sa dernière mise en scène El houinta adaptation de La boutique, de J. Worms (1993/1994). Au théâtre régional de Béjaïa, durant les «Poésiades» de 1993, Azeddine déclama dans cette langue kabyle, qui n’était pas sa langue maternelle, de la poésie. Il eu droit à un quart d’heure de standing ovation et à une effusion de sentiment fraternel de la part de Smaïl Yefsah, qui était là aussi pour lui…

Quelques jours ou quelques mois plus tard, Smaïl Yefsah était assassiné… c’était un automne maudit ! Le ciel était bas, le bruit des hélicoptères était assourdissant. Dans un moment de désespoir où la ville avait perdu de sa lumière, il me suggéra de partir, «partir plus bas», me dit-il… quelque part dans un pays africain, là où il est peut-être encore possible de faire du théâtre avec les nôtres…

Il n’est jamais parti !

Mais ensemble, avec la troupe du TRB, nous avons sillonné les routes incertaines du pays dans ces années-là, en bus ou en taxi collectif. Nous sommes allés en représentation, à Batna, Alger, Oran, Ouargla, Sétif… Quand on arrivait aux barrages de contrôle de l’armée, les jeunes soldats, étonnés, ne comprenaient pas ce que « ces saltimbanques », que nous étions, venaient faire sur les routes d’Algérie, alors que celles-ci étaient devenues de véritables coupe-gorge.

Le 1er novembre 1994, Azeddine reçut une invitation officielle pour participer à la réception commémorative organisée par la présidence de la République. Il hésita un moment, ne voulant pas dans le contexte trouble de cette année-là être de la fête… Il disait ne pas être un artiste organique. Il était bouleversé. Mais après une nuit de palabres entre nous, il conclut qu’après tout le 1er novembre appartenait aux Algériens, à tous les Algériens.

Il ne pouvait pas se soustraire ainsi alors que la symbolique du 1er novembre prenait tout son sens, ces années particulièrement. Il avait le sens du devoir patriotique, Azeddine ! Sa rencontre avec Liamine Zeroual l’a ému au plus profond. Au milieu de tous les invités, Liamine Zeroual est venu vers Azeddine. Il l’a félicité chaleureusement pour son talent et pour son engagement artistique au théâtre de Batna et au théâtre de Béjaïa. Cette rencontre l’a marqué.

Elle l’a renforcé dans l’idée à laquelle il croyait, à savoir qu’un Etat au service des citoyens et de la culture était possible ! Alors, en ce même mois de novembre 1994, quand le ministre de la Culture, au nom du devoir patriotique, lui demanda de prendre la direction du Théâtre national algérien, il accepta ! Il n’était pourtant ni médiocre ni au service du pouvoir, comme ont pu le penser ou le dire certains qui n’ont vu le salut que dans l’exil. Azeddine Medjoubi est mort assassiné le 13 février 1995 à l’impasse Molière, entrée des artistes du Théâtre national algérien. Il rêvait de réaliser Sophonisbe, de Corneille, Testarium, de Mrozek, La printanière, de Bendebah. Qu’avons-nous fait de ses rêves ?